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Appontages, "Et le flot dépassa ma sandale..." 

« APPONTAGES » par l’Atelier Recherche Scène (1+1=3)
ou Quand l’imagination permet de regarder la réalité en face
.

C’était quelques heures avant que de voir  « APPONTAGES » ou « et le flot dépassa ma sandale », poème dramatique proposé par l’Atelier Recherche Scène (1+1=3) à la Fonderie du Mans, haut lieu de résidence du Théâtre du Radeau de François Tanguy, que je m’absorbais dans la lecture d’extraits de « poisson soluble » de Breton qui m’étaient tombés du ciel. Je lisais, bien innocemment donc ceci :
« La pluie seule est divine, c’est pourquoi quand les orages secouent sur nous leurs grands parements, nous jettent leur bourse, nous esquissons un mouvement de révolte qui ne correspond qu'à un froissement de feuilles dans une forêt. Les grands seigneurs au jabot de pluie, je les ai vus passer un jour à cheval et c'est moi qui les ai reçus à la Bonne auberge. Il y a la pluie jaune, dont les gouttes, larges comme nos chevelures, descendent tout droit dans le feu qu'elles éteignent, la pluie noire qui ruisselle à nos vitres avec des complaisances effrayantes, mais n'oublions pas que la pluie seule est divine. »
Je ne savais à cet instant là (début d’après-midi) que ce texte allait s’apponter, s’arrimer, au spectacle qu’il me fut donné de voir. Je ne savais pas alors que j’allais mettre ou bien plutôt qu’on allait me mettre : les pieds dans l’plat ou de l’eau au-dessus de mes sandales !
Bref l’« Appontages » offert par Martine Venturelli s’accordant aux violons du ciel, c’est à dire au diapason de la pluie qui tombe… fit en quelque sorte que je n’eus plus à douter de la divinité de la chose, car plongé dans le spectacle de Martine (excusez la familiarité) très vite, vous ne doutez pas d’être le jouet d’une mythologie, d’affabulation et de fantasmagories.
Parler de ce spectacle ou de ce travail : travail et spectacle deviennent en l’occurrence deux catégories de pensées réductrices, car la seule et juste mesure de la proposition que l’on puisse nommer, qualifie de poésie, l’expérience à partager.
En parler suppose donc beaucoup de vanité et d’humilité. Car la pluie n’appartient qu’à elle… De quoi je me mêle d’en cracher le morceau.
Donc nous passerons outre nos scrupules et ajouterons un pitoyable bavardage à un acte qui ouvre sur un silence sidéral.
Passer outre à la sidération d’Appontages. Pas facile, pas évident.
Passons.
Au commencement de ce que nous avons convenu d’appeler un acte poétique, nous sommes invités à un rituel nocturne, main tenue dans le noir, de l’oreille s’ouvre l’œil et donc il pleut. Et déjà les réminiscences vous assaillent, car il pleut où ?

Larmes assaillantes

Il pleut sur Brest, Barbara, la dame blanche, il pleut sur Nantes, mon père, la grange au loup, le pic du loup, « les pics merveilleux de notre mémoire sont des frémissements » dit Martine, « j’ai plus de larmes que d’armes » dit Ida… Assailli suis : émotion. Breton enchaîne : «  Ce jour de pluie, jour comme tant d'autres où je suis seul à garder le troupeau de mes fenêtres au bord d'un précipice sur lequel est jeté un pont de larmes… » Pluie, pont de larmes pour  naissance d’une vague. « pleurer longtemps mène toujours quelque part » dit René Char. Alors allons-y : pleurons ! Naissance du dispositif émotionnel dit « océanique ». Naître de la mer (e) c’est-à-dire, naître du poème et du corps qui fait langue.
Le propos (quelle vilaine expression) de Martine Venturelli est servi par six acteurs et trices : David Farjon, Juliette De Massy, Suzanne Llabador, François Lanel, Riwana Mer, Sylvain Fontimpe, avec en prime la voix de François Tanguy.
De quelle naissance d’avant ma naissance, je suis le sujet ?
Étais-je au cœur d’une olive ?… De quel « noyautage » je fus l’objet ? Le noyau dure…

Intensité
« … Ce ne sont même plus des intentions que l’artiste réalise, mes des intensités anonymes " Jean-François Lyotard -
"Des dispositifs pulsionnels"

L’auteurité de Martine Venturelli procède de sa quête d’intensité. Proposition bien singulière car l’intensité crée la lumière, comme le suggère Michaux dans « contre »  « dans le noir nous verrons clair, mes frères. Dans le labyrinthe nous trouverons la voie droite. » Ici la voix devient voie par son rapport à la vérité.
La voix qui se fait voie, les allemands ont le mot approprié pour ça, comme le relève Yannick Butel dans son « Regard critique » (aux Solitaires Intempestifs) : « voix qui, lorsque le philosophe du langage Henri Meschonnic l’interroge, livre son rapport étroit à la vérité, puisque la stimme (la « voix ») fait écho à stimmen qui signifie « être exact, être vrai ». Yannick Butel relève ces observations dans l’appétit qui lui est propre d’être à l’écoute des œuvres. Critique entendu comme art de l’écoute. Yannick Butel s’interroge sur les modalités de la présence tant pour l’acteur que pour le spectateur.
Il est vrai que les acteurs d’Appontages ne peuvent l’être que par l’effet d’une présence que l’on peut dire hors norme ! On y reviendra mais ils sont les acteurs de cet univers que Rainer Maria Rilke nomme comme « la puissante mélodie de l’arrière fond ». Der Melodie des Hintergrundes. Il oppose l’hinter au « in ». Quand on sait comment l’expression « être in » a fait florer dans nos existences, bienvenu soit-il d’interroger l’hinter. Bienvenu soit-il qu’Appontages le fasse et bien entendu, il n’est pas de hasard que cela se fasse au « radeau ».
Pour revenir à l’intensité et en apprécier la teneur, disons que l’intensité fait que vous n’avez pas à penser le spectacle car c’est le spectacle qui vous pense. Le monde sait-il que j’existe ? Le monde n’a pas la moindre idée de ce que j’existe mais il en a le sens. Je fais partie du menu : menu menu… C’est dans l’intensité de la chose que l’on voit que se réalise l’évidence. Le paysage me pense.
Ne pas chercher d’explication dans la sphère des intentions. Le monde fut l’auteur de mes jours : l’infans sait cela… Certain même n’en démordent pas et se refusent l’accès au langage.
Comment se tenir là ? Faire retour sur ce « paradis perdu » qui peut s’estimer un enfer ? Qu’en est-il vraiment ? « Est-ce les ténèbres qui nous fondent ? » questionne Martine. Quelle aventure ?

« Et j'en dirais et j'en dirais
Tant fut cette vie aventure
Où l'homme a pris grandeur nature
Sa voix par-dessus les forêts
Les monts les mers et les secrets. »
 Aragon
La poésie et appontages mettent dans nos vies le « des miracles plein les oreilles » d’Aragon.
« la voix est la conscience »
Derrida - "La voix et le phénomène" PUF
« Aventurier de l’arche perdu » ? C’est rigolo, non ? Assurément un beau joueur doit savoir perdre. Assurément l’arche perdue fut de Noé.

L’aventure, les émois et les pensées qui se trament avec Appontages sont loin d’être tristes. Sortilèges certes, exorcismes néanmoins : amour de la langue… Ne pas fuir les enchantements… Déposer ses armes aux vestiaires. Entrer dans le spectacle en état de dissidence, obéir jusqu’au bout à l’injonction  du « contre » d’Henri Michaux

« Carcasse, où est ta place ici, gêneuse, pisseuse, pot cassé ?
Poulie gémissante, comme tu vas sentir les cordages tendus des quatre mondes !
Comme je vais t’écarteler ! »

Alors évidemment, il faut consentir… Au démembrement !
Consentir à perdre le membre du haut (tête) comme celui du bas (queue)… Et découvrir avec stupeur, avec bonheur qu’on existe encore et même, en jouir !
Faites-vous confiance.
Se donner de la voix. Prendre le risque de faire du son quitte à faire l’âne. Ne laisser personne être imbécile à votre place. Ici, je prends la mienne ! Martine  V. dit : « pour voir il ne faut pas avoir peur de perdre sa place ».

Seule, la poésie nous accomplit.

Ne chercher pas ailleurs la liberté et jouissance d’une conscience. Le travail de Martine Venturelli nous tend la perche ; Il s’agit là de la perche dont on use dans les tournages du cinéma. Qui parle par ma voix… En écoutant Appontages, il est advenu qu’elle parla par ma voix et je me suis inquiété après de savoir qui c’était : quel acteur ?
C’était une actrice : Juliette De Massy.
Partant, d’un brouillamini vocal de langue allemande surgissait le mouvement éclair, une traversée d’espace, tout en excès de vitesse (une flèche) qui s’épanouissait dans un chant d’opéra… Plutôt pour être précis dans la voix d’un chant d’opéra.
Ainsi, ai-je pu m’entendre.
Et même, m’aimer.
Baiser… de théâtre comme seul le théâtre l’auteurise. Mise en bouche. (cf le dessin : celui qui parle par ma voix) Me réconcilier ou me consoler de je ne sais quel divorce. Ce n’est pas vrai… Que je ne sais pas mais comment cela peut-il importer que je le dise ? Il s’agit de ma vie privée qui trouve avec certains spectacles (rares) son écho. Et plus qu’un écho, l’espace politique de ma dissidence. On y reviendra.
J’aurais donc attendu toute ma vie, de ce pays de sonorité germanique, qu’elle court vers moi… Moi, je qui ça, elle ? Le sais-je ?... Par cœur, oui.
Car s’entr’aimer : c’est combien ?
Il y a cet échange dans le « Fando et lis » d’Arrabal ou Fando jure son amour à Lis et cette dernière lui dit « d’accord, d’accord tu m’aimes mais combien ? »
AIMER    avec pertes et profits, c’est combien ?
Mon prochain ou mon lointain (la Grèce qui est l’une et l’autre), c’est combien ?
De toute façon, la vie n’est qu’à perdre, perdrait-on son temps à la gagner !
Alors la perte ?
Chant.
« J’ai perdu mon Eurydiiiice , rien n’égal ma douleur … Sort cruuelle …».
Le sort cruel est un sort tilège. Lége de léger. Cruel mais léger. Cela tient à presque rien. Cela résonne en nous.
Cela n’est pas raisonnable. Folie douce. La mort n’est jamais loin. Le risque.
« sort cruuu-elle »
Principe de cruauté et de crudité conjoint au cru.
Qui l’eût cru. 

Alors la perte ?

Je crois bienfaisant l’anonymat (et l’intensité qui la permet). Bienfaisant de prendre le risque de disparaître et suivre la recommandation d’Anne Dufourmantelle  (dans « Éloge du risque » Payot/rivages 2014) qui écrit ceci :

« Et si l'on s'efforçait de « ne pas tenir à soi », de se délester de ses propres repères, d'entrer en non-conformité avec soi. Être en rupture, mais par modification de notre propre chimie interne, subjective. Descente vertigineuse  vers  ce lieu où je ne suis plus « moi », dissous, confondu à la perception même, espace psychique devenu nuit, rocher,espace, écho d'un animal au loin, griffure sur le sol. Traces de soi, méconnaissables, hachurées, sans traductions possibles. Et pour cela, se désister de soi (et non se retrouver), c'est-à-dire  se perdre. »

Tout le long du spectacle, je fus dans le va et vient incessant de me perdre et de ce fait me retrouver. Du coup me revient une histoire d’enfance (de mon enfance). Je devais avoir une dizaine d’années et, avec les copains, nous allions dans un parc et y jouions à cache-cache. C’est en haut d’un sapin, tout en haut que je prie le risque de grimper. Risque il y avait si fortement établi que j’en puisais la conviction qu’on ne viendrait pas me chercher là. Là-dessus, je ne devais pas me tromper. Introuvable, et j’eus jouissance de voir toute la petite bande vainement en quête de moi. Quel bonheur ! AHAHAH ! Je riais sous cap dans mon perchoir ! Oui mais voilà, la lassitude gagna mes copains et l’heure tardive aidant, je les vis renoncer à me poursuivre, et donc s’égayer et quitter le parc. Ma déconvenue fut totale. Se cacher, c’est bien mais c’est pour être trouvé, c’est mieux et soudain j’étais donc confronté au pire. Bien sûr, j’aurais pu crier… Impossible ! Inconvenant : c’eût été une trahison. Trahir quoi ? Je ne sais mais il fut bien impossible que je me manifeste. Ainsi restai-je là-haut à ne savoir que faire. Victime de l’imprévisible… Combien de temps se passa-t-il avant que. Avant que la nuit tombe ? Car ce fut seulement à la nuit noire que je pris la décision de descendre. Descente éminemment périlleuse qui me donner à la fois un sentiment de peur épouvantable et une forte exaltation d’héroïsme.  Arrivée en bas sain et sauf, ce fut pour moi un jeu d’enfant que d’escalader la grille du parc et retrouver mon ordinaire.
Cette histoire, j’y songe aujourd’hui, n’est pas étrangère à ma passion du théâtre sans que je ne m’inquiète trop d’en cerner le sens. Comme Appontages, je ne m’inquiète pas trop de passer au travers et de m’y perdre.  Dans la même page du livre « le goût du risque » (page 67), Adam Philips enfonce le clou :

  « … se perdre est la meilleure défense contre le sentiment d'être perdu, en partie parce que nous avons l'impression que le problème est pour ainsi dire entre nos mains (...) nous nous perdons quand il nous est insupportable d'être perdus. Nous sommes perdus quand il n'y a pas d'objet de désir et nous  nous employons à nous perdre quand il y en a un. »
         Adam PHILIPS - Trois capacités négatives. (L’Olivier)
Le ravissement du parler d’amour

Citons le commencement du ravissement. De l’enlèvement. Du rapt. Comment Didier-Georges Gabily (force de présence inépuisable !) le dit dans « l’attaque » de « LA RAVIE »,

  « Quelquefois on entend le bruit de la mer parce que le vent souffle et derrière, c’est bien le bruit de la mer qu’on entend avec le roulement des vagues battant sur les falaises et souvent c’est déjà la nuit. Paquets de blanc dans la nuit noire sans un semis d’étoiles sœurs, on imagine, on peut imaginer le. Mouvement des rouleaux. Serpents. J’aime ça. J’aimais. »


Gabily prête sa voix à une femme. « On imagine », « on peut imaginer le »… On peut aimer. Aimer ça.
Comment j’ai aimé ça, cette histoire que m’a raconté Martine Venturelli.
Parce que aimer une femme (fusse au prix de les aimer toutes), j’aime ça !
Aveu emprunt de l’ironie nécessaire que l’on doit à la pudeur.
Mais l’histoire qui me fut donnée, relève aussi de « une chanson douce que me chantait ma maman » que j’écoutais en m’endormant. M’endormir, j’en eu l’hallucination… J’aurais aimer en avoir le bénéfice : que ce soit la fin du fin. Le « In fine » de la chose… L’ininterrompu… Exorciser la peur de mourir telle qu’elle fut dans la peur de dormir qui parfois…

Contrer la peur et la société du spectacle… Libérer l’imaginaire

Peur du noir ? A  vrai dire le noir n’existe pas… Le noir est une fiction… Non ce qui nous hante, c’est la pénombre et l’indiscernable, l’entraperçu, l’entrevu, le mal entendu… Tout cela qui fait se confondre scène primitive et scène de crime. Dans l’arrière fond de notre conscience, le roman noir de notre vie parfois fait orage et tempête… L’assassin est derrière le rideau, caché dans l’armoire… On imagine le pire.
De ce jeu d’imagination, Appontages ne se prive pas.  De jouer et déjouer. Car, en même tant, que le leurre s’instaure, il se voit  dégonflé, démystifié Deux paramètres, au moins ,contribuent à la démystification :
Le premier veut que Martine nous raconte une histoire et que cette histoire est précise, pensée dans son moindre détail comme l’exige les histoires (fables, contes et légendes) que l’on raconte aux enfants. Rien n’est ici improvisé. Au contraire, c’est pesé et soupesé d’une exigence propre. Le mieux cerné possible. Ce qui veut dire qu’il n’y a pas lieu de s’égarer et de se perdre. Dans cette histoire, on doit pouvoir s’y retrouver.
S’y retrouver aussi en se gardant de l’illusion au profit du simulacre. Dans un récent ouvrage, « Le monde en détails » (Édition Seuil) Jean-loup Rivière, qu’il émet l’hypothèse que le théâtre pourrait être un « lapsus du monde » précise que plus il voit l’artifice et plus il voit la chose. « mieux l’illusion est réalisée, plus je suis sans illusion. Le théâtre est l’endroit où l’on peut croire sans se faire d’illusions. »  Retenons qu’il faut voir l’artifice (ce qui écarte naturalisme et réalisme socialiste)  et à cet aulne, essayons d’apprécier les propositions de Martine V.

Mettre en scène la nature des choses

Si un orage éclate c’est – on l’ignore d’abord – que des galets bondissent et rebondissent sur le sol. Dans un premier temps –ignorant du procédé – on peut s’apeurer de l’artifice (surtout si on laisse l’enfant faire retour sur soi) mais en réalité, on ne nous cache rien des moyens utilisés, en l’occurrence des galets… Et donc l’apaisement du « ce n’est que cela » vient nous donner quitus de nos angoisses.
La règle du jeu nous a été donnée d’emblée.
En considération de la première image donnée à voir que j’appelle les néréides. On voit donc trois femmes, vêtue de nuisettes blanches rustiques, « tombantes du ciel » ou imagine-t-on écume de vagues… Mais quoiqu’on fasse de l’image, elle se produit par des jeux d’équilibre sur trois chaises. Il est donc bien clair que – oxymore ou paradoxe – rien ne nous est caché, fusse la trivialité des choses… En l’occurrence trois chaises. Trois chaises pour que tienne debout l’intelligence du regard. Pour ouvrir les yeux de l’âme.
A contrario, les trois chaises dans leur triviale exhibition à la fois, démythifient l’imaginaire et l’embellissent ou nous sollicitent du simple plaisir d’y croire en dépit de. Voilà un postulat que, par ailleurs, l’on sait règle d’or du théâtre du Radeau qui exige un spectateur libre de s’engager ou pas dans la fiction. Ainsi prend son sens le fait de se pénétrer de quelque chose. D’entrer dans l’ordre d’une conviction. Or, nous sommes littéralement assommés de convictions et d’opinions sans pouvoir donner un avis quelconque. Décervelage par saturation, y compris de débats ! Saturés de démocratie et privé de mémoire !

Considérations politiques

À l’opposé de tous les spectacles et de la société du spectacle qui programment et configurent notre imaginaire via jeux d’illusion et vies rêvées, Martine V. produit des effets d’enchantements sans abuser de nos sens ou de notre conscience.
L’acte poétique vient ainsi se fondre dans une justesse politique aussi précieuse qu’indispensable.
On ne peut ignorer que les maîtres du jeu du capitalisme libéral s’intéressent et cultivent l’imaginaire et que la télévision reste le média d’excellence par lequel ils entendent confisquer et aliéner la liberté de rêver et de penser. Hélas, la télévision peut trouver dans l’art et dans une politique culturelle fondée sur le mythe de l’excellence, des auxiliaires serviles. Il s’agit toujours d’en mettre plein la vue et d’occulter les moyens par quoi l’on y parvient. Excellence et performance se tiennent par la queue. (La queue du chat chantaient les frères Jacques)
Contre les peurs inconsidérées qui nourrissent le pire en politique, il semble que le meilleur rempart soit de permettre l’individuation à partir de la fonction poétique comme justement Appontages le permet. Il suffit – mais c’est hélas trop rare – de présenter un jeu d’imagination qui autorise (auteurise) le spectateur à jouer sa partie. Cela s’appelle un travail mais comme dirait Brecht, ouvrier qualifié de la langue, il est bon souvent d’adjoindre aux choses qu’on nomme les qualificatifs adéquates. Dire : travail ; c’est très insuffisant, il faut dire : travail libéré… à ne pas confondre avec travail contraint.
Le travail libéré permet de comprendre que l’on fasse l’éloge de la paresse et même d’en faire un droit. Appontages peut s’entendre comme travaux pratiques de se droit.
Donc vous auriez tort de vous en priver.

Les petites lumières de l’espérance d’un autre monde
«  on cherche aussi
nous autres
le grand secret »
H.Michaux - « Le grand combat »

En tout cas, Martine Venturelli allume ses lucioles. Celles là même dont Pasolini regrettait la disparition, quelques jours avant sa mort, l’hiver 1975. Avarice de la lumière. Les lucioles. Contre la société du spectacle : les lucioles.
Les mains qui s’agitent devant la lampe qui font crépiter la lumière : oui le papillon de nuit vient s’y brûler les ailes ou bien reviennent les lucioles de Pasolini.
J’aime les lucioles de Martine.
J’aime la réversibilité (on pourrait dire la renversabilité) des images. Que cela se retourne comme un gant. Que les larmes aient l’éclat du diamant. Que le cri de larmes ou d’alarme passe au rire.
J’aime le point de vue politique que cela induit.
J’aime ce que cela me donne à voir venir.
J’aime la pensée sauvage, enfin celle qui « fricotte » avec le refoulé quand elle fait son nid dans la fiction.
J’aime les grands fauves et prendre la baleine blanche pour un grand fauve. Jonas. Ulysse. Les sirènes. Tomber dans les mailles du filet, suivre la recommandation de Martine Venturelli : « être tout à la fois le gardien de phare, la mer, les naufragés. »
Voir le jour, la nuit.
Jouer aux échecs avec la mort ou avec le chat de la maison.
Je reviens toujours sur la dernière image. L’étreinte selon Vitez. (Vitez définissait le théâtre comme une étreinte) Cette chorégraphie des bras et mains comme lovés autour du corps de bébés imaginaires. Et hop faire le saut fragile et agile de s’y mouler. Ni au commencement, ni à la fin, rester au sein, au cœur, dans le ventre. Maman de joie. Mamelon. Madelon. On le sait bien que le grand secret pourrait bien être dans le ventre. « Fouille, fouille, fouille ! nous enjoint Michaux.

La mélodie des choses

Et revenir ici, à des considérations plus sérieuses, sur « la mélodie des choses » de Rainer Maria Rilke et la question de savoir si ce qui peut nous unir vient d’un « entre nous » ou de « l’en dehors ». Cet extrait mérite d’être intégralement cité car – selon moi – il pose avec une très juste pertinence la question clé de APPONTAGES :

« Toute discorde et toute erreur viennent de ce que les hommes cherchent leur élément commun  en eux, au lieu de le chercher dans les choses derrière eux, dans la lumière, dans le paysage au début et dans la mort. Ce faisant, ils se perdent et n'y gagnent rien en échange. Ils se mélangent faute de pouvoir s'unir. Ils se tiennent l'un à l'autre sans pourtant parvenir à assurer leur pas, car ils sont tous deux titubants et faibles ; et à vouloir ainsi se soutenir l'un l'autre ils épuisent toute leur force, au point de ne pouvoir pas même pressentir, tournés vers le dehors, le son que fait une vague. » Rainer Maria Rilke


Oui,  entre nous, on se mélange sans difficulté alors même que sur le fond, il s’agit de s’unir. Ce qui nous est commun : le lien dit social ? Le en peut-il s’entendre ainsi ? Mais qu’y a t il « derrière » nous ? Le monde, les choses et la mémoire ?… « la lumière, le paysage au début » et « la mort ».
Sans doute la tentative de Martine ressort de l’arrière fond. De ce qui se passe dans notre dos. Bien entendu qu’il y a du commun dans l’entre nous mais ce commun que l’on peut se risquer à appeler l’Histoire (voir matérialisme historique) occulterait semble-t-il un autre matérialisme : celui de la nature (dialectique de la nature ? préférer Engels à Marx ?)… Et, il me semble que l’invitation d’Appontages serait que l’on se préoccupât du « son que fait une vague »…
Il faudrait donc se libérer un tant soit peu de l’Histoire pour qu’émerge une autre histoire du commun : celle qui nous inscrit dans l’animal comme le végétal, dans « la mélodie du monde » comme le poète (l’artiste) l’exige de lui. Voilà sa place. Bien sûr Nietzche répudie l’arrière monde au profit de l’immanence : tout est là à fleur de peau. Mais il ne faut pas oublier qu’il est possible de voir pas plus loin que le bout de son nez et que ça nous fait une belle jambe !
Bref, l’ironie (du sort) est un ingrédient sans lequel rien ne peut se déplier et se déployer. On ne peut plus tourner les pages du livre. Le « moi/je » obstrue le paysage et configure notre aveuglement. Voilà le bout du né.

Monstration

Qu’est-ce qu’une monstration ? C’est offrir le spectacle d’un monstre… On l’emploie aussi pour éviter d’enfermer les protagonistes (acteurs et spectateurs) dans la représentation qui distribue actif et passif dans un rituel intangible dont s’accommode la société du spectacle. En quoi Appontages est une monstration ?
Il y a – nous l’avons dit – exposition du monstre. Il y a offert un rituel d’affrontement au dit monstre.  À l’idée (ou au phantasme) qu’on s’en fait. Du courage, il faut un certain courage ou un courage certain pour regarder certaines réalités en face. Pour affronter l’arrière monde et poser les pieds sur terre. Parfois, cet atterrissage peut s’avérer délicat. Tel se présente l’appontage. Faut pas être un dégonflé… Faut y aller. Affronter, assumer le devoir d’être homme… Alors forcément ça vous remue !
Dans la réalité, un appontage, comme celui des avions de chasse sur le porte-avions De gaulle en opération du côté de l’Irak, relève du prodige !
Phénoménal. Limite folie. Surtout quand la mer est mauvaise : inimaginable. On réalise assez mal de quoi cela retourne. Nous sommes démunis. On nous montre tout et nous ne voyons rien. Nous sommes saturés d’images… Duras l’avait bien compris avec son « tu n’as rien vu à Hiroshima ». Caen a son mémorial d’aveuglement et d’insensibilisation à la deuxième guerre mondiale. La société du spectacle nous anesthésie et  notre imaginaire se rétrécit au lavage de cerveau ambiant et dominant.
Appontages serait donc un acte de résistance, voire de dissidence. Au contraire, il s’agit de retrouver une respiration possible, oublier l’agitation qui occupe le devant de la scène historique et voir plus loin, plus loin au fond, plus lion derrière. École de discernement qui permet à l’imaginaire de se recomposer et qui redonne son goût au savoir. Que c’est bon d’apprendre ! D’échapper quelques instants à l’abrutissement et au rouleau compresseur de la connerie capitalisto-libérale. Parce qu’il faut appeler les choses par leur nom. Nommer les choses. Identifier les signes.  Cette école insupportable au système, c’est bel et bien la poésie.
Quand au point de vue, vulgairement appelé opinion, c’est bel et bien, l’affaire du théâtre.
Du nettoyage des esgourdes au désembuage les mirettes !
On se redonne quand il est là (le théâtre !) du palpitant et du respiratoire ! Sauf, comme on dit qu’il faut mettre la main à la pâte, s’engager, sortir de son trou et de ses replis, faut pas avoir peur de se mouiller !
Il pleut et alors ?
On vous la dit : la pluie, c’est divin !
Alors ? Venez, venez !
Embrasser la déesse ! Pas peur… Elle vous mangera pas !

Jean-Pierre Dupuy
metteur en scène 
2 mars 2015

PS :
Qu’est-ce qui permet l’écho ? L’obstacle rencontré. Une paroi. La falaise. Un cri sort qui rebondit sur l’obstacle et qui revient à sa source. C’est en heurtant l’obstacle que le cri informel va prendre la forme de l’écho et éventuellement son sens. Donc quelqu’un cri quelque part dans le monde. Quelqu’un qui vient vers moi. Ainsi parlait Rainer Maria Rilke. Le cri peut être de douleur mais aussi de joie. Si ce cri te heurte, je te pose la question : qu’entends-tu ? Je ne peux répondre à ta place, je peux seulement dire ce que j’entends et m’entends dire : je t’aime.

On le cerne (les peintres s’y emploient)  assez mal , perdu et noyé que nous sommes dans un monde d’images, que le livre ressort toujours de la déclaration d’amour ! Bien entendu la bible se veut le livre des livres  et ça se comprend …    à  Livre ou cœur ouvert,  tel se présente Appontages . La musique, le rythme,  organisent un sens possible. Un sens intime et privé  …intraduisible.
Private Joke ?  (lapsus) …Au cœur de l’anonymat, l’énigme fait loi. Quelles voix résonnent  qui font de nous des chambres d’écho.